Centre de recherches internationales Sciences Po L e s E t u d e s d u C E R I N° 239-240 - janvier 2019 AMÉRIQUE LATINE L’ANNÉE POLITIQUE 2018 Une publication de l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes Les annueLs des etudes du Ceri 3Les Etudes du CERI - n° 239-240 - Opalc - Janvier 2019 L e s a u t e u r s Amérique latine. L’Année politique 2018 est une publication de l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes (Opalc) du CERI-Sciences Po. Il prolonge la démarche du site www.sciencespo.fr/opalc en offrant des clés de compréhension d’un continent en proie à des transformations profondes. Des informations complémentaires sont disponibles sur le site. David Díaz Arias est directeur du Centre de recherches historiques de l’Amérique centrale de l’Université du Costa Rica. Luisa Cajamarca est doctorante à l’Université libre de Bruxelles, assistante de recherche à l’Opalc. Maya Collombon est maîtresse de conférences en science politique à Sciences Po Lyon, membre du laboratoire Triangle. Olivier Dabène est professeur des universités à Sciences Po Paris, président de l’Opalc. Gaspard Estrada est directeur exécutif de l’Opalc. Manuel Gárate est professeur à l’Université Alberto Hurtado. Marie-Laure Geoffray est enseignante- chercheuse à l’IHEAL-Sorbonne Nouvelle. Erica Guevara est maîtresse de conférences à l’Université Paris 8-Vincennes Saint-Denis. Damien Larrouqué est chercheur membre de l'Opalc. Frédéric Louault est professeur de science politique à l’Université libre de Bruxelles (Cevipol et AmericaS), et vice-président de l’Opalc. Maria Teresa Martínez est doctorante rattachée au CERI-Sciences Po. Anaís Medeiros Passos est docteure en science politique à Sciences Po Paris. Kevin Parthenay est docteur en science politique associé au CERI-Sciences Po et à l’Opalc. Gustavo Pastor est membre de l’Opalc et docteur en études politiques de l’EHESS. Carlos A. Romero est professeur titulaire à l’Universidad Central de Venezuela et à l’Universidad Metropolitana. Pierre Salama est professeur émérite, économiste latino-américaniste, à Paris XIII, CNRS-CEPN UMR n° 7234. Sebastián Urioste est enseignant-chercheur à l’Université de La Rochelle, membre du Centre de recherche en histoire internationale et atlantique (CRHIA). Pour citer ce volume : Olivier Dabène (dir.), Amérique latine. L’année politique 2018/Les Etudes du CERI, n° 239-240, janvier 2019 [en ligne, www.sciencespo.fr/ceri/fr/papier/etude]. 49Les Etudes du CERI - n° 239-240 - Opalc - Janvier 2019 1968 : la génération rebelle par David Díaz Arias Le 2 octobre 2018 au petit matin, un bâtiment de l’Université nationale autonome du Mexique (Unam) s’est soudainement illuminé avec le slogan « Plus jamais 68 ». Ainsi, les universitaires mexicains rendaient hommage aux étudiants lâchement assassinés par l’armée en 1968 à Mexico. Ces jeunes, considérés par leurs parents comme rebelles au sens politique et culturel du terme, avaient pris part à une grande vague de révolte qui submergeait le système monde cette année-là, déstabilisant les bases de la politique et des sociétés telles qu’elles étaient alors conçues1. Cinquante ans après l’avènement de ce mouvement qui voulait changer le monde, il est intéressant de revenir sur les principaux événements qui l’ont vu naître, sur sa contribution à la construction identitaire de la jeunesse latino-américaine et sur la manière dont il a marqué l’Amérique du Sud. Jeunes rebelles En 1968, la jeunesse embrase le continent, du Mexique à la Patagonie2. Le cas le plus connu est celui du Mexique, où les jeunes se mobilisent pour organiser des manifestations entre le 22 juillet et le 2 octobre 1968. Le cycle de protestations débute en réaction à l’intervention de policiers anti-émeutes (granaderos) pour mettre fin à des échauffourées entre étudiants d’universités rivales. La mobilisation grandit rapidement jusqu’à déboucher sur une grève étudiante de plusieurs jours. Des manifestations réunissant plusieurs centaines de milliers de jeunes sont alors durement réprimées. Entre le 18 septembre et le 1er octobre, l’armée occupe le campus de l’Unam, en violation de l’autonomie dont jouit cette université. L’épisode le plus violent a lieu le 2 octobre quand, lors d’un rassemblement sur la place des trois cultures dans le quartier de Tlatelolco, au centre de la capitale, l’armée ouvre le feu et massacre plusieurs centaines d’étudiants, le nombre exact de victimes demeurant ignoré à ce jour3. En Amérique du Sud, la problématique est similaire. Au Brésil, où un coup d’Etat a installé une dictature militaire en 1964, un groupe d’étudiants proteste à Rio de Janeiro en mars 1968 contre le délabrement de leur cafétéria. L’armée intervient et tue l’un d’eux, Edson Luís, dont le nom restera gravé dans les mémoires. Ses funérailles sont l’occasion de nouvelles manifestations qui s’étendent à une quinzaine de grandes villes du pays. Le 1er mai 1968, un immense cortège de jeunes envahit São Paulo. Le 23 juin, de violents affrontements opposent jeunes et ouvriers à l’armée à Rio de Janeiro. Trois jours plus tard, cent mille jeunes manifestent leur colère. 1 I. Wallerstein, « 1968 : The great rehearsal », in T. Boswell (dir.), Revolution in the World System, New York, Greenwood Press, 1989, pp. 19-20. 2 Jeffrey Gould a réalisé un important travail de reconstruction des principaux événements animés par la jeunesse latino-américaine qui mérite une attention particulière : J. L. Gould, « Solidarity under siege : The latin american left, 1968 », American Historical Review, Vol. 114, n° 2, 2009, pp. 348-375. 3 E. Carey, Plaza of Sacrifices : Gender, Power, and Terror in 1968 Mexico, New Mexico, The University of New Mexico Press, 2005. 50Les Etudes du CERI - n° 239-240 - Opalc - Janvier 2019 Comme dans le cas mexicain, l’armée brésilienne occupe le campus de l’Université de Brasilia le 29 août 1968. En décembre, la dictature promulgue l’Acte institutionnel n° 5 qui interdit toute forme de manifestation4. En cette tumultueuse année 1968, un autre mouvement étudiant de grande ampleur secoue l’Uruguay où des manifestations sont violemment réprimées en mai. Durant la première semaine de juin, une grève d’étudiants et de professeurs paralyse l’Université de la République. Les affrontements avec la police sont quotidiens et le 13 juin, le président Jorge Pacheco annonce des mesures de sécurité spéciales contre la « subversion » étudiante. Le 8 août, la police occupe le campus de l’université et assassine un étudiant, Líber Arce, qui devient un martyr du mouvement des jeunes. Le 21 septembre, deux autres étudiants sont tués. La police ferme l’université et les lycées entre le 22 septembre et le 15 octobre pour contenir la révolte5. En Argentine, un coup d’Etat avait débouché sur l’occupation des universités en 1966. Dans la ville historique de Córdoba, célèbre pour son mouvement étudiant de 1918, les jeunes avaient hissé le drapeau de la révolte, et l’armée avait réagi en tuant un étudiant, Santiago Pampillón, lui aussi érigé au rang de martyr de la jeunesse en Amérique latine. Fin juin 1968, les étudiants soutiennent la première grève générale de cette période mouvementée. Plus tard, en avril 1969, une manifestation étudiante s’organise pour protester contre la privatisation d’une cantine scolaire à Corrientes. Le 15 mai, les militaires y assassinent un autre étudiant, Juan José Cabral, et la répression généralisée provoque le décès d’autres jeunes à Rosario. A la fin de ce mois de mai, les étudiants occupent les rues des villes de Rosario et Cordoba, qui est totalement mise à sac (cordobazo)6. Jeunesse et changement Quelle est l’origine d’une telle marée révolutionnaire, et quelles étaient les motivations de cette jeunesse ? Dans un entretien souvent cité, Pierre Bourdieu a fourni des clés de compréhension de l’apparition de ce nouvel acteur : « Un des facteurs de ce brouillage des oppositions entre les différentes jeunesses de classe, est le fait que les différentes classes sociales ont accédé de façon proportionnellement plus importante à l’enseignement secondaire et que, du même coup, une partie des jeunes (biologiquement) qui jusque-là n’avait pas accès à l’adolescence, a découvert ce statut temporaire, "mi-enfant mi-adulte", "ni enfant, ni adulte". Je crois que c’est un fait social très important. »7 4 M. Ribeiro do Valle, 1968, O diálogo e a violência : Movimento estudantil e ditadura militar no Brasil, Campinas, Unicamp, 1999. 5 V. Markarian, El 68 uruguayo : El movimiento estudiantil entre molotovs y música beat, Buenos Aires, Editorial de la Universidad Nacional de Quilmes, 2012. 6 S. Pujol, « Rebeldes y modernos. Una cultura de los jóvenes », in D. James (dir.), Daniel, Violencia, proscripción y autoritarismo (1955-1976), Buenos Aires, Sudamericana, 2003, pp. 283-327. 7 P. Bourdieu, Questions de sociologie, Paris, Editions de Minuit, 1984, pp. 143-154. 51Les Etudes du CERI - n° 239-240 - Opalc - Janvier 2019 En effet, l’apparition de la catégorie « jeunesse » est directement corrélée à l’extension et à la popularisation de l’enseignement secondaire et universitaire. Eric Hobsbawm a étudié ce phénomène lié à l’accélération de l’industrialisation et à l’apparition d’une société de consommation après la Seconde Guerre mondiale, ainsi qu’au déclin de la paysannerie et à la croissance de secteurs d’activité exigeant un niveau d’étude secondaire ou supérieur. Selon lui, avant la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne cumulaient cent cinquante mille étudiants pour un total de cent cinquante millions d’habitants, tandis qu’à la fin des années 1980, des pays comme la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, l’URSS, le Brésil, l’Inde, le Mexique et les Etats-Unis comptaient chacun plusieurs millions d’étudiants. Cette explosion des effectifs universitaires a eu pour effet inattendu de doter les étudiants d’un certain pouvoir politique et social à la fin des années 19608. Un autre facteur de la consolidation d’une nouvelle identité des jeunes est l’avènement d’une société de masse et de consommation (radio, télévision, hausse du pouvoir d’achat). Une nouvelle « industrie culturelle » destinée aux jeunes se développe. La mode des rock stars, les nouvelles façons de s’habiller, sans chemise, avec des accessoires… autant de phénomènes qui permettent à la jeunesse de se forger une identité propre, très éloignée de celle de la génération de leurs parents ou grands-parents à la fin des années 1960. Le rock and roll apparaît comme un vecteur de mobilisation sociale et culturelle pour les jeunes aux Etats-Unis et en Europe, mais aussi en Amérique latine9. Dans de nombreux pays du cône Sud, de jeunes rockers s’imposent sur la scène culturelle nationale avec des musiques stridentes qui non seulement changent la physionomie culturelle des pays, mais déclenchent une véritable révolution culturelle. C’est ainsi qu’apparaissent au Mexique Enrique Guzmán, César Costa et tant d’autres. En Argentine, le rock national se développe avec Los Gatos, Almendra et Manal, ou des musiciens comme Litto Nebbia, Luis Alberto Spinetta et Charly García. Au Pérou, c’est le groupe Black Sugar qui fait sensation. De la même façon, la « nouvelle chanson latino-américaine » initie un genre musical très politisé qui rencontre un certain succès parmi les étudiants. Qu’elle s’appelle « nueva trova » à Cuba, « nova cançó » en Catalogne, « canto livre » au Portugal ou « tropicália » au Brésil, les chansons sont composées de textes politisés qui traitent de la lutte contre l’injustice, du colonialisme et de l’impérialisme. Dans ce cadre, la révolution cubaine impose l’image de jeunes révolutionnaires qui gouvernent l’île après avoir renversé un dictateur. Che Guevara, assassiné en Bolivie en 1967 après avoir tenté de susciter un soulèvement paysan, est érigé en référence, en mythe et en icône pour la jeunesse rebelle mondiale10. 8 E. J. Hobsbawm, The Age of Extremes : A History of the World, 1914-1991, New York, Vintage Books, 1996, pp. 287-343 (L’Age des extrêmes : le court xxe siècle, 1914-1991, Paris, Editions Complexe, 1999). 9 D. P. Hernández, H. Fernández, E. Zolov, Rockin’ Las Americas : The Global Politics of Rock in Latin/o America, Pittsburgh, University of Pittsburgh Press, 2004. 10 E. J. Hobsbawm, The Age of Extremes, op. cit., p. 443 ; J. L. Gould, « Solidarity under siege : The latin american left, 1968 », art. cité., p. 352. 52Les Etudes du CERI - n° 239-240 - Opalc - Janvier 2019 Pour autant, dans le contexte de la guerre froide, ces jeunes ne souhaitent pas adopter le modèle suranné des partis communistes latino-américains. Ils cherchent plutôt leur propre voie vers la révolution sociale. En ce sens, ils aspirent à fonder une nouvelle gauche. Comme le suggère Gould, en 1968, ces jeunes rebelles d’Amérique latine promeuvent un ethos égalitaire qui transcende les identités générationnelles et de classe, et qui s’exprime dans une conscience démocratique radicale. Ils organisent des assemblées d’étudiants pour s’informer et discuter de la situation de leurs pays, ce qui provoque un réveil politique et social dans un contexte qui, de multiples façons, attise leur aspiration à de profondes transformations. En termes de révolution, mais aussi de génération, ces jeunes vivent l’année 1968 en Amérique latine comme une fête qui prétend rompre avec le quotidien, remettre en question les rôles de genre, réinventer la politique de leurs pays, et ainsi avancer vers la fondation d’une nouvelle gauche11. La répression qui s’abat sur eux trouve ses origines dans le contexte de guerre froide. La réaction des gouvernements est virulente, et les étudiants y répondent souvent avec violence, dans un cercle vicieux fort propice à l’installation de régimes autoritaires. Ainsi, à la fin de l’année 1968, les mouvements étudiants sont défaits, et le temps de la répression anti-jeunes vient de commencer. Jeunesse et guérilla Dans plusieurs pays, des guérillas se forment, impulsées par la révolution cubaine puis stimulées par le mouvement soixante-huitard latino-américain : en Colombie (1964-2017), au Brésil (1968-1970), en Uruguay (1965-1973), en Argentine (1972-1979), au Nicaragua (1977-1979) et au Salvador (années 1980). Les jeunes rebelles qui affrontent les régimes autoritaires s’inscrivent dans une continuité et forment ainsi un pont entre les traditions de révolte du xixe siècle et le renouvellement des gauches de 1968. Ils font la synthèse entre les révoltes d’esclaves à l’époque coloniale (quilombos), les soulèvements indiens, la rébellion des libérateurs et intellectuels à l’époque des indépendances, la lutte anti-impérialiste et la révolution socialiste à l’échelle mondiale. Ces mouvements révolutionnaires partagent des caractéristiques communes. En premier lieu, la révolution des guérillas latino-américaines est principalement conduite par des jeunes dotés d’un haut niveau d’éducation et élevés en milieu urbain. L’Amérique centrale est, de ce point de vue, une exception. Ensuite, ces jeunes rejoignent la guérilla parce qu’ils estiment qu’elle est l’unique moyen de transformer les structures sociales en Amérique latine. Par ailleurs, les divisions sont fréquentes au sein des guérillas, et la paysannerie adhère rarement aux mouvements de révolte animés par la jeunesse. Enfin, ces mouvements suscitent une réaction violente de la part des gouvernements et des appareils militaires. Au milieu des années 1980, les révolutions latino-américaines s’essoufflent. Les jeunes qui s’y sont engagés au péril de leur vie voient s’ouvrir une nouvelle période de l’histoire avec la chute du mur de Berlin (1989). 11 J. L. Gould, « Solidarity under siege : The latin american left, 1968 », art. cité. 53Les Etudes du CERI - n° 239-240 - Opalc - Janvier 2019 Avec la disparition des régimes socialistes entre 1990 et 1991, la fin du cycle révolutionnaire latino-américain semble proche. Pourtant, à la fin du xxe siècle, l’Amérique latine voit gonfler une vague de mouvements sociaux et de gouvernements de gauche qui, une nouvelle fois, remet en question les structures politiques de la région. Dans certains cas, leurs leaders sont d’anciens participants aux mouvements soixante-huitards : Hugo Chávez au Venezuela (âgé de 14 ans en 1968), Luiz Inácio « Lula » da Silva au Brésil (23 ans), Néstor Kirchner en Argentine (18 ans), Fernando Lugo au Paraguay (17 ans) et José Mujica en Uruguay (33 ans). Andrés Manuel López Obrador, élu président du Mexique en 2018, est aussi un jeune de 1968 (il avait 15 ans à l’époque). La façon dont les événements de 1968 ont affecté ces dirigeants reste à déterminer, mais ils appartiennent tous à une génération qui a voulu changer le monde. Lorsqu’ils accèdent au pouvoir à la fin du xxe siècle et au début du xxie, ils sont à la tête de mouvements opposés au néolibéralisme et à son empreinte en Amérique latine. Ils tentent de porter un nouveau projet politique qui bute sur de nombreux obstacles, et ne parviennent pas à mettre en œuvre les transformations sociales et économiques qu’ils appelaient de leurs vœux. Quel a été l’impact immédiat de 1968 en Amérique latine ? En prenant la rue et la parole, ces jeunes ont affronté des régimes autoritaires et ont fait naître, lentement mais sûrement, une certaine espérance quant à l’avènement de la démocratie. Par ailleurs, ils ont vertement critiqué les partis communistes de tradition stalinienne et ont jeté les bases d’une possible rénovation des gauches du continent. Indiscutablement, ces jeunes ont aussi expérimenté de nouveaux moyens d’expression politique et d’appropriation de leurs corps qui les ont rendus facilement identifiables dans l’espace public. Les jeunes rebelles de 1968 en Amérique latine ont uni leurs voix à celles des jeunes qui ont ébranlé les structures de pouvoir en Occident des mois durant. Ce n’est pas le moindre des héritages. Traduit par Olivier Dabène